Interview d'Alain DUCLOS réalisé par Philippe Descamps

publié dans Montagnes Magazine n° 230, novembre 1999, pages54 à 64.

 

" Le jeu en vaut la chandelle "

Montagnes : Que sait-on aujourd’hui sur les avalanches ?

Alain Duclos : Il y a deux siècles, les gens savaient très bien que lorsqu’il avait neigé ou lorsqu’il faisait chaud c’était avalancheux. Pour les grosses avalanches, on n’a rien inventé. On n’a pas avancé dans la prévision de la date. En revanche, on consigne mieux qu’avant le passé.

Pour les avalanches provoquées (skieur, piéton), il me semble que la connaissance de l’intervention des couches fragiles a permis de mieux comprendre certaines choses. Les plaques sont à l’origine de la plupart des avalanches (même des grosses), et le mécanisme de déclenchement des plaques se trouve dans les couches fragiles. Les connaissances sur l’évolution de la neige permettent de comprendre la formation de ces couches fragiles.

C’est un petit plus, exploitable pour le skieur et le montagnard. Mais on peut rencontrer des avalanches sans gobelets et des gobelets sans avalanche.

Peut-être que l’on a un peu avancé sur le transport de neige par le vent, sans certitude. Généralement cela doit inquiéter à cause des grosses accumulations. En revanche, cet hiver cela ne m’a plutôt rassuré, dans certaines situations, car un gros coup de vent fragmente le manteau neigeux, et il y a moins de risque que d’immenses versants partent d’un coup. Je le pense, mais je ne peux pas le prouver, ni prouver le contraire.

A l’origine praticien, comment est venue la démarche scientifique ?

A l’origine, j’ai une formation scientifique d’ingénieur qui a aiguisé mon esprit critique de praticien. Cela m’a permis de mettre le doigt sur beaucoup de zones d’ombre, voire de choses inexactes. Et puis le fait de n’être jamais entendu tant qu’on se limite aux discussions de poste de secours, de ne pas être reconnu comme simple pisteur. Ma motivation était d’arrêter de croire aux idées fausses. Quand j’entendais que toutes les avalanches de plaques ont pour origine une neige dure, que le vent fait des plaques dures, que la poudre part en départ ponctuel, que les plaques sont toujours sous les corniches, que les avalanches sont toujours sous le vent, etc. Cela m’agaçait par principe et parce que c’est dangereux.

Il faut dire aussi que lorsque j’ai commencé mon travail scientifique, pas mal de certitudes se sont effondrées L’approche scientifique m’a permis d’affiner mes observations de terrain. C’est pour cela qu’aujourd’hui je suis aussi méfiant envers les affirmations des scientifiques que celles des gens de terrain.

Quelles sont les idées de terrains qui peuvent être fausses ?

J’ai longtemps cru que l’on pouvait estimer le risque de déclenchement de plaque en skiant et en analysant par le ski la qualité de la neige de surface. Je me suis aperçu quand même de façon formelle que c’était insuffisant. Parce que l’on peut avoir une couche de neige de surface parfaitement rassurante, mais cela se passe en dessous.

Quel est l’apport des institutions scientifiques pour la connaissance des avalanches ?

Les prévisions météo sont très utiles. Le bulletin neige et avalanche, je ne le consulte pas, parce que c’est mon métier, je me tiens informé des conditions météo, et je suis l’évolution du manteau neigeux par ailleurs. En situation de crise, je le prends. Et s’il annonce un risque supérieur à ce que j’estime, je me replonge dans mon analyse.

Les prévisions Météo France et le BNA sont très utiles à la maison pour choisir son massif. Dans la pente, c’est autre chose. Ce n’est pas le gars dans son bureau à Grenoble ou Bourg-Saint-Maurice qui doit influencer notre décision. Ce que je cherche à faire, c’est de redonner le pouvoir à l’observateur.

 Quel est l’utilité des profils stratigraphiques ?

Pour moi, c’est utile en début d’hiver, avant les premières avalanches. C’est plus précis, à condition de choisir judicieusement l’endroit du sondage, c’est à dire dans la pente sensible. C’est un petit plus.

Mais, j’ai fait des sondages d’épaisseur dans un carré de 50 mètres par 50 dans une zone de départ d’avalanche. J’ai observé des différences d’épaisseur du simple au double à 5 mètres d’intervalle. Selon l’endroit où l’on fait le profil, les résultats peuvent être très différents. Quand l’activité avalancheuse a démarré, il est beaucoup plus important de savoir où cela a démarré que de faire un profil. Un détecteur d’avalanche peut renseigner sur l’activité réelle, donnée plus utile que l’instabilité potentielle.

Et les modélisations informatique de Météo France ?

On modélise qu’il y a des couches fragiles à tel endroit. Quelqu’un d’attentif aux conditions météo le sait. Une modélisation calcule des moyennes, mais l’avalanche n’a pas forcément lieu où l’on retrouve la moyenne. Le modèle prend en compte 5 cm de neige fraîche et pas 2 mètres qui ont pu partir dans une coulée.

Avant ma thèse, je croyais fermement qu’il était possible d’estimer la stabilité d’une pente en observant le manteau neigeux, quitte à utiliser la loupe binoculaire, ce que j’ai fait. A l’issue de la thèse et de quelques années d’observation, je sais que d’autres observations sont plus informatives que l’examen du manteau neigeux. Il s’agit surtout de la prise en compte des conditions météorologiques passées et de l’observation de l’activité avalancheuse. La vision est imprécise, mais juste.

Il y a une contradiction entre la recherche de données précises et la variabilité de cette donnée. Il ne faut pas forcément rechercher une donnée précise, pointue. Je préfère une évaluation "à la louche". Par exemple : au printemps le manteau est plus stable, mais il redevient toujours très dangereux en cas de précipitation. Il faut le savoir, même si on ne retrouve pas la couche fragile, qui sera mince, en observant la neige. Une personne trop pointue prendra des risques quand elle ne trouvera pas un élément invisible là, mais présent plus loin.

Que dire à un magistrat qui aura à juger d’un dossier d’avalanche ?

La première chose, c’est de faire état des limites des connaissances et par conséquent du peu de fiabilité des outils d’aide à la décision dont disposent les gens de terrain. Un responsable a peu d’éléments tangibles pour décider au préalable.

Le guide est payé pour faire skier ses clients dans la poudre. Tout le monde l’admet. Et, à ce jour, ni les scientifiques ni personne n’apporte au guide l’outil lui permettant de savoir si cette poudre va partir en plaque ou pas.

Aujourd’hui, ils condamnent de façon quasi automatique dès qu’il y a risque 4.

Déjà en station les déclenchements préventifs enlèvent tout son sens à cet indice (NDRL : donné par Météo France pour les secteurs situés en dehors des zones sécurisées). En dehors, on demande au professionnel de la finesse, de la compétence. Or un professionnel expérimenté peut dans de nombreux cas évoluer par risque 4 dans des pentes qui ne sont pas dangereuses. Dans d’autres cas, il peut aussi évoluer dans des pentes dangereuses par risque 2. On en a eu la preuve cet hiver.

Parallèlement à ce discours, j’emploie beaucoup de mon énergie à mettre en garde les professionnels, en leur conseillant de prendre davantage de précautions. J’enfonce le clou, notamment sur les grandes distances nécessaires entre skieurs, la taille des groupes, etc. Lors de l’avalanche du col de Laurichard, par risque 2, deux jeunes amateurs sont morts, alors que je connais un guide qui avait fait demi-tour. Il faut aussi que les montagnards comprennent qu’il suffit de peu de chose, 5O cm de poudre, voire seulement 20 cm, qui partent sur quelques mètres de large et c’est fini.

Dans quel domaine, cette expérience à Valfréjus et cette thèse a permis d’avancer ?

Je pense pouvoir déterminer avec beaucoup plus de précision qu’avant les périodes pendant lesquelles les avalanches peuvent partir ou ne pas partir. D’où la notion de risque zéro que je revendique.

On va dire que c’est prétentieux, ou que ce discours est à double tranchant.

Certains jours, pour certaines courses, on peut être certain qu’il n’y aura pas d’avalanche. Après trois semaines sans chute de neige, sans vent et sans augmentation notable de la température, c’est risque zéro. Mais ce n’est pas jouable de sortir uniquement par risque zéro, car ces périodes sont très limitées.

Dans une période d’avalanche possible, je peux mieux déterminer les endroits où cela peut partir, et c’est en fonction de cela que je fais mon itinéraire. Je me dis souvent que cette pente peut partir, alors il faudra passer par ailleurs. Il faut aussi faire son deuil de la possibilité de prévoir avec certitude la stabilité d’une pente quelconque. Le jeu en vaut la chandelle. Mais il y a un jeu, avec le risque de perdre. Pour ce plaisir rare, indescriptible de la poudre, il faut savoir que l’on joue. Ce n’est accessible qu’au prix d’un certain risque.

En revanche il y a des possibilités d’instrumentation.

Il faut très clairement distinguer la protection des routes et les sites de haute montagne. J’essaye de faire clairement la différence entre les pentes quelconques et les pentes surveillées et instrumentées, pour lesquelles on est capable d’apprentissage.

Pour la protection d’une route, l’objectif est de réduire le temps de fermeture. Je pense qu’en la connaissant mieux, on doit pouvoir arriver à faire cela. Par exemple, l’avalanche des Buffettes, quand elle est descendue, elle ne risque pas de redescendre de si tôt.

On peut faire un diagnostic sûr dans ce cas.

On a encore des progrès à faire, mais on peut faire un diagnostic fiable. Sur les hauteurs de l’autoroute de Maurienne, un endroit exposé si l’en est, quand on y va on est sûr de ne rien faire bouger parce que l’on connaît la pente. Il nous arrive aussi de partir avec la volonté de faire bouger ce qui doit bouger, pour assurer la sécurité de la suite de la descente. Nous ne sommes pas des cow-boys, nous sommes père de familles tous les deux.

Quels sont les obstacles sur lesquels on bute encore ?

Les limites on est déjà vite dedans sur une pente non instrumentée. Pour les grosses avalanches connues, les coulées de fonte restent mystérieuses. Il peut faire chaud pendant dix jours et tout d’un coup ça descend. En mettant en œuvre un système d’information, on a des chances d’avancer vers des éléments de plus en plus fiables. Le principe est de préciser les relations entre les conditions météo, l’activité avalancheuse passée et l’activité avalancheuse actuelle.

Cela suppose des moyens importants.

Ce n’est rien à côté des constructions de protections permanentes. Cela permet de les justifier ou non, d’apporter des éléments en complément. Le virage dans la protection des avalanches sera pris grâce au détecteur automatique. On va en installer un sur la route Bonneval Bessans, pour pouvoir rentrer dans une base de donnée les avalanches passées comme un paramètre.